Il y a quelques jours, j’ai fermé toute frémissante ce roman et son empreinte se fait encore sentir aujourd’hui. Décidément, en voilà un texte de toute beauté qui, je pense, demeurera dans mon panthéon! Merci donc à Miss Lou qui m’a bien alléchée avec sa critique et sans qui je serais passée à côté…
Toute passion abolie est le roman le plus connu de Vita Sackville-West, mais ce n’est pas le seul. Vu à quel point je l’ai aimé, je pense que j’irai jeter un oeil à ses autres ouvrages : poésie, nouvelles et romans, j’aurai du choix et c’est tant mieux!
Mais qui donc est cette Vita ?
Victoria Mary Sackville-West, épouse Lady Nicolson, était une poétesse, romancière, essayiste, biographe, traductrice et jardinière anglaise. Elle ne se sera pas ennuyée entre toutes ces activités, son jardin de Sissinghurst Castle, sa vie d’aristo très très exubérante, son mariage solide et ses amours saphiques (notamment avec d’autres auteurs anglaises telles que Violet Trefusis qui la poursuivit de ses ardeurs et… Virginia Woolf). Vita vivait à cent à l’heure si on peut dire, mais elle sut prendre son temps dans ses oeuvres.

Parlons maintenant de la Bête… De quoi ça parle ? D’une femme vieillissante parmi ses souvenirs, comme dans Mrs Dalloway et un peu Cranford que j’affectionne.
La différence ici est que cette femme, Lady Slane, semble au premier regard avoir toute sa vie derrière elle ; elle vient de surcroît de perdre son époux, âgé d’environ quatre-vingt-dix ans. On s’attendrait donc à la voir se laisser aller, to fade away comme ils diraient. Mais non, sur le déclin de ses jours, elle prend cette vie en main pour faire ce que bon lui semble, à la grande surprise de ses six enfants de soixante et quelques berges qui s’agitent comme des hannetons dans la course aux honneurs, engoncés dans les codes de leur société agonisante.
Nous avons là un portrait d’une infinie douceur, mais qui ne ménage personne, comme les anglais(es) savent si bien les faire. Cette vieille dame d’un grand âge fut l’épouse du Vice-roi des Indes, une grande Lady dans les cercles londoniens, mais n’aspire qu’à une chose : la paix, le calme, la tranquillité. Accompagnée de sa fidèle servante française, Genoux, Lady Slane s’installe donc dans une petite maison à Hampstead pour rêver doucement aux années révolues et laisser le temps s’écouler.
Loin d’elle, ses enfants hypocrites et intéressés, ainsi que ses petits-enfants ; loin d’elle, la société et sa frénésie ; loin d’elle, les faux-semblants. Près d’elle, les vrais amis, tous très âgés et prévenants ; près d’elle, la mémoire qui flotte, fluctue ou s’évapore avant de revenir ; près d’elle, la liberté. Les uns sont dessinés à l’eau forte, à angles aigus qui égratinent leurs traits et révèlent leurs vices ; les autres sont esquissés à l’aquarelle, dans des teintes vaporeuses et agréables.
Pour écrire un si beau portrait de femme vieillissante, Vita Sackville-West a vraiment dû aimer et être aimée en retour par les personnes âgées qu’elle connut.

Au milieu de toutes ces gens, Lady Slane ressemble beaucoup à la Mrs Ramsay décrite par Virginia Woolf dans la Promenade au Phare, c’est-à-dire qu’elle est une femme qui, épuisée de s’être donnée tout entière aux autres -et surtout à son mari-, devient une sorte de « médium au travers duquel passe le courant discontinu de sa vie intérieure ». Je suis tout à fait d’accord avec Miss Lou, quand elle dit :
Ce livre serait pour moi à l’image d’une araignée qui peu à peu tisse sa toile. Par petites touches délicates, le narrateur enrichit son tableau en choisissant les couleurs les plus subtiles de sa palette, livrant un ensemble complexe aux allures impressionnistes. Plongeons dans les souvenirs, passé qui rejaillit avec l’arrivée d’un nouveau protagoniste, multiplicité des points de vue, des générations, des préoccupations. Chaque élément permet petit à petit de dresser un portrait assez fidèle de Lady Slane. Et cette héroïne peu commune a continué à me fasciner une fois le livre refermé : elle reste malgré tout toujours évanescente et insaisissable, n’ayant livré au lecteur que quelques bribes de sa vie et de ses sentiments. Sans doute aussi parce que pour elle, les aspirations négligées ont au final plus de poids que les choix réellement faits et le parcours. Cette dualité entre la façade et la vie intérieure, secrète, inconnue de tous rend le personnage passionnant – et, paradoxalement sans doute, très réaliste.
J’aurai encore tant de choses à dire sur ce roman, tant d’aspects à analyser : les enfants coupables des vices qu’ils craignent chez les autres, la rapacité des collectionneurs, la frustration des rêves féminins, etc. Mais je terminerai en me contentant de faire remarquer qu’on peut trouver, dans ce roman, un autre point commun avec Virginia Woolf, la grande amie de Vita : l’intérêt pour la fluctuation de la pensée, sa formation et son passage. Comment la pensée vient-elle, comment reproduire le plus fidèlement possible la succession permanente de méditations et de souvenirs ? Nous en avons un bon exemple dans Toute passion abolie où Vita tente d’exprimer l’essence d’une vie entière.
Allez, pour finir le panégyrique, deux extraits pour le prix d’un !
« N’exagère pas, William. On a toujours pu faire entendre raison à Mère.
- Même quand elle est partie vivre à Hampstead? demanda William d’un ton lugubre. Je ne peux pas croire que des gens qui s’embarquent ainsi dans une nouvelle vie, et surtout quand ils ont l’âge de Mère, puissent être ramenés à la raison. Rappelez-vous, le jour où elle s’est débarrassée des bijoux de cette façon grotesque! »
Gênée, Mabel essayait de dissimuler ses perles sous des dentelles jaunies.
« Non, Carrie. Mère n’a jamais eu les pieds sur terre. C’est un oiseau. Elle vit dans les nuages. Et malheureusement pour nous tous, elle y a rencontré quelqu’un: M. FitzGeorge.
- Et ce M. Bucktrout ?
- Alors lui! Je le crois tout à fait capable d’amener Mère à lui laisser sa fortune. Pauvre Mère. Une vraie proie. Que peut-on faire? »
Et qu’avait-elle été exactement? se demanda la très vieille dame se souvenant de la jeune fille d’autrefois. Cette rêverie était le plus doux, le plus nostalgique des passe-temps. Ce n’était pas mélancolique, non, c’était plutôt son dernier luxe, le luxe suprême, celui qu’elle avait attendu toute sa vie. Dans ce bref répit avant la mort, le temps était venu de se laisser aller totalement. Après tout, elle n’avait rien d’autre à faire. Oui, c’était cela : pour la première fois de sa vie – ou plutôt pour la première fois depuis son mariage – elle n’avait rien d’autre à faire. Adossée à la mort, elle pouvait enfin contempler sa vie. Et pendant ce temps l’air vibrait du bruissement des abeilles.
C’était:
Publié pour la première fois en 1931 par la Hogarth Press,
sous le titre de All passion spent.










mythia
j’ai refermé il y a peu « Toute passion abolie », je l’ai adoré plus encore que « Haute Société » et « Plus jamais d’invité » du même auteur. Ai découvert Sackville-West au cours de ma passion pour Virginia Woolf. Pour en revenir à « Toute passion abolie », je trouve que sa lecture est encore plus bouleversante quand on a lu « Lettres de Violet(Tréfusis) à Vita (Sackville-West) ». En effet, on retrouve dans les dialogues entre le personnage de Fitzgeorges et Lady Slane des propos quasiment mot pour mot que lui tenaient Violet au moment de leur histoire d’amour passionnée. A savoir, le risque de vivre d’apparences et de ne pas oser vivre pleinement ce que l’on désire au fond de soi. Votre article est très bien écrit, et il donnera surement à ceux qui ne l’ont pas encore lu de le faire.
Lundi 24 août 2009 à 1:49
Meya
Toute passion abolie est le premier livre de Vita Sackville-West que j’ai lu, et ce ne sera pas le dernier, c’est sûr! Je note donc avidement les titres dont vous me parlez, surtout les lettres de Violet à Vita qui m’allèchent…
Et merci
J’ai effectivement réussi à donner envie de le lire à au moins une personne, mission accomplie donc!
Samedi 29 août 2009 à 17:10