Mardi 11 août 2009

En voilà un roman étrange! Pas seulement par son sujet -un jeune homme élizabéthain qui devient une femme du monde sous édouard, faut le faire-, mais aussi parce qu’il est assez différent stylistiquement des autres écrits de Virginia Woolf. Le sujet m’avait paru assez casse-gueule et j’ai donc lu ce livre prudemment, une page après l’autre, avant de m’emballer et de tourner la dernière page en un éclair (de quelques heures, quand même). Ma première impression fut la suivante: ce roman me semble plus facile d’accès que d’autres Woolf, mais il n’en perd pas moins en complexité, loin de là.

orlando-vintage

Mais pourquoi n’a-t-on pas d’aussi jolies couvertures en France?…
(Moi j’ai eu cette couv’ là et elle vaut rien par rapport à celle de Vintage Classics ci-dessus, bouh)

On suit un jeune noble, Orlando, sous le règne d’Elizabeth I dans ses premiers pas à la Cour, ses premières amours déçues et ses aspirations littéraires. Jusque là, rien que de très normal, mais voilà que la Reine lui souhaitera de vivre jeune toujours. Et c’est ce qu’il fera : il traversera les siècles, voyageant et changeant de sexe et de statut sans sourciller. Il ira en Turquie et dans d’autres contrées ; il discutera avec les poètes de son temps ; il/elle réfléchira sur les rôles des hommes et des femmes ; il/elle écrira un roman-poème pendant cinq siècles avant de l’achever tout à fait ; il courtisera les dames et elle se fera courtiser ; etc, etc.

Il y a des airs de Candide dans Orlando, mais pas seulement. C’est un roman libérateur, un roman-jeu de piste où on peut retrouver un peu tous les styles littéraires, du XVIème siècle au XXème. Outre Candide et les contes moralisateurs du XVIIème, l’on trouvera, en vrac : des exagérations à outrance, des clins d’oeil à Lawrence Sterne et ses adresses au lecteur, de la satire, des parodies de poèmes élizabéthains, des appels à la Nature, des aventures amoureuses « un peu » compliquées… Si vous aimez les parodies, les pastiches et les romans farfelus (mais pas trop), ce livre est pour vous!

Je disais qu’au niveau du style, Orlando était assez différent des autres ouvrages de Virginia Woolf. Ce n’est pas faux, mais c’était volontaire : ce roman-là, elle ne l’a pas pris au sérieux et elle l’a écrit comme un jeu, en hommage à sa chère amie Vita Sackville-West (dont j’ai un peu parlé ici). D’ailleurs, le premier titre fut Orlando-Vita… Après publication, Mrs Woolf se sentait plus honteuse d’Orlando qu’autre chose et n’en redevint fière que face au succès retentissant du livre.
Mais je m’éloigne de ce que je voulais dire… Style différent donc, mais par contre la démarche est sensiblement la même, peut-être même poussée plus avant! Il me semble que la « signature » de Woolf, c’est son intérêt pour la pensée fluctuante. Ici encore, elle tente de reproduire les mouvements entre action et méditation, entre vie extérieure et vie intérieure.

Elle se rappela de ses exigences de jeune homme: une femme doit être docile, chaste, parfumée et mise à ravir. « Désormais je vais devoir payer de ma propre personne pour satisfaire ces exigence », songea-t-elle, « car les femmes ne sont pas de manière innée (si j’en juge d’après ma courte expérience du beau sexe) dociles, chastes, parfumées et mises à ravir. Elles n’atteignent à ces grâces, qui sont pour elles l’unique clé ouvrant les joies de l’existence qu’en s’astreignant à la plus fastidieuse discipline. Il faut se faire coiffer », songea-t-elle, « et, à elle seule, l’opération me prendra une heure tous les matins ; il faut se regarder dans la glace : encore une heure ; se corseter et se lacer ; se laver et se poudrer ; il faut quitter la soie pour la dentelle, et puis la dentelle pour le pou-de-soie ; il faut être chaste tous les jours de l’année… » A cette idée, elle agita le pied dans un mouvement d’humeur, ce qui eut pour effet de découvrir un tant soit peu son mollet. Un marin qui, du haut du mât, se trouvait à regarder dans cette direction, sursauta si violemment qu’il perdit pied et ne réussit à se sauver qu’à la dernière extrémité. « si la vue de mes chevilles signe l’arrêt de mort d’un brave type qui a sans doute femme et enfants, je me dois en toute humanité de les garder couvertes », pensa Orlando.

C’était:

Virginia Woolf, Orlando
Publié pour la première fois le 11 octobre 1928 par la Hogarth Press.

Quelques trilles ?


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