Georges Pérec est un nom assez connu. En l’entendant, une pléthore de personnes vous répondraient « ah oui, je connais ce nom-là… », mais sans pouvoir toutefois dire exactement qui est le porteur dudit nom. Autant dire que Georges Pérec n’est pas vraiment connu.
C’est un écrivain. Oui mais encore ? Il a écrit plusieurs livres, autant autobiographiques (W ou le souvenir d’enfance) que fictifs (je sais pas encore, huhu… Peut-être Quel petit vélo à guidon chromé au fond de la cour ?)) ou didactiques (Petit traité invitant à la découverte de l’art subtil du Go), voire même sociologiques (Espèces d’espaces). Il le dira lui-même :
Si je tente de définir ce que j’ai cherché à faire depuis que j’ai commencé à écrire, la première idée qui me vient à l’esprit est que je n’ai jamais écrit deux livres semblables, que je n’ai jamais eu envie de répéter dans un livre une formule, un système ou une manière élaborés dans un livre précédent.
Cette versatilité systématique a plusieurs fois dérouté certains critiques soucieux de retrouver d’un livre à l’autre la » patte » de l’écrivain ; et sans doute a-t-elle aussi décontenancé quelques-uns de mes lecteurs. Elle m’a valu la réputation d’être une sorte d’ordinateur, une machine à produire des textes.
Depuis quelques semaines, je m’intéresse un peu au cas Pérec, surtout dans ses livres qui traitent de la ville et de la vie dans la ville, en partie suite à divers travaux pour la fac, mais aussi parce que ça m’intéresse, tout simplement.
On va donc commencer par Espèces d’Espaces qui est, à mon sens, un de ses plus grands livres dans le peu que j’ai lu de lui pour le moment. Ce n’est pas un roman, ce n’est pas non plus une étude, ce n’est même pas un essai, ou pas vraiment. En voilà une entrée en matière bien prometteuse, vous me direz !…

Le monsieur y parle de toutes sortes d’espaces, de l’espace dans lequel évolue l’encre à l’espace dans lequel gravitent les étoiles et les planètes. Il présente ainsi de courtes notes, des pensées et des remarques, d’infimes souvenirs, tout ce qui peut se rapporter au thème traité, mais en nous faisant aller de l’infiniment petit à l’immensément grand : la page (blanche ou non), le lit, la chambre, l’appartement, l’immeuble, la rue, le quartier, la ville, la campagne, le pays, l’Europe, le monde et enfin l’Espace. En cela, il me fait penser à une vidéo conçue quelques années après la première édition dudit ouvrage (en 1977, soit trois ans après très exactement).Le film en question, intitulé Powers of Ten, ou Puissances de dix, est un documentaire réalisé par les designers américains Charles et Ray Eames ; ils y proposent un voyage entre l’infiniment grand et l’infiniment petit en 9 minutes, en passant d’une puissance de dix à l’autre.
Powers Of Ten A 1977 Science Documentary from Matt P on Vimeo
Personnellement, j’ai beaucoup aimé ce livre, les expérimentations absurdes et moins absurdes mais toujours intéressantes qu’il nous relate (comme faire l’inventaire de tous les lieux de couchage par lesquels il a transité dans sa vie), les remarques aujourd’hui désuètes (comme la description des étapes bien laborieuses pour fermer sa voiture), mais surtout les observations qu’il nous livre et qui me font regarder mon environnement et les espaces d’un oeil différent. C’est simple, agréable à lire, vivant… Un beau témoignage de la vie dans un espace défini, sans la froideur et le langage abscons de la plupart des sociologues/scientifiques/écrivains-observateurs !
Mais j’arrête maintenant et vous livre pour finir un extrait de sa méthode pour observer la rue :
Observer la rue, de temps en temps, peut-être avec un souci un peu systématique.
S’appliquer. Prendre son temps.
Noter le lieu : la terrasse d’un café près du carrefou Bac-Saint-Germain
- l’heure : sept heures du soir
- la date : 15 mai 1973
- le temps : beau fixe
Noter ce que l’on voit. Ce qui se passe de notable. Sait-on voir ce qui est notable ? y a-t-il quelque chose qui nous frappe ?
Rien ne nous frappe. Nous ne savons pas voir.Il faut y aller plus doucement, presque bêtement. Se forcer à écrire ce qui n’a pas d’intérêt, ce qui est le plus évident, le plus commun, le plus terne.
[...]
Continuer
Jusqu’à ce que le lieu devienne improbable
jusqu’à ressentir, pendant un très bref instant, l’impression d’être dans une ville étrangère, ou, mieux encore, jusqu’à ne plus comprendre ce qui se passe ou ce qui ne se passe pas, que le lieu tout entier devienne étranger, que l’on ne sache même plus que ça s’appelle une ville, une rue, des immeubles, des trottoirs…— p. 105
Première publication en 1974 aux Editions Galilée.
- Merci à la frisée qui me l’a fait connaître ! –
Il y a de ça quelques mois déjà, je me languissais de lire un peu d’anglais. Mais dans les librairies, il n’y a pas tellement de choix en général (depuis, j’ai trouvé deux librairies internationales… J’espère y satisfaire plus facilement cette envie.) C’est pourquoi j’errais sans trop y croire dans les rayons, l’oeil torve et morne à la fois, quand il (mon oeil) fut distrait par un rai lumineux. Le sacré Graal ? Un ange venant m’annoncer que je suis la nouvelle Vierge Marie ? Non, non, si je suis vierge astrologiquement et si mon prénom est effectivement une variante de Marie, ça n’a rien à voir…
C’était ZE book, celui que je cherchais: un recueil de nouvelles contemporaines. En plus, de Neil Gaiman, j’avais déjà lu et aimé un roman De bons présages, écrit en collaboration avec Terry Pratchett. (bon, depuis, je suis tombée sur American Gods qui me met dans une situation ubuesque: je sais ce qui va arriver, mais je ne sais pas quand, ni comment… Je connais le livre sans le connaître! Pas très agréable je dois dire… Bref.)

Fragile Things: Short fictions and wonders rassemble donc en son sein des choses bien fragiles: 27 nouvelles déjà publiées ou inédites s’exposant au regard du lecteur. On y trouvera: a study in esmerald, the fairy reel; October in the chair; the hidden chamber, forbidden brides of the faceless slaves in the secret house of the night of dread desire; the flints of memory lane; closing time, going wodwo; bitter grounds; other people; keepsakes and treasures; good boys deserve favours; strange little girls; harlequin valentine; locks; the problem of Susan; instructions; my life; feeders and eaters; diseasemaker’s croup; Goliath; pages from a journal found in a shoebox left in a greyhound bus somewhere between Tulsa, Oklahoma and Louisville, Kentucky; how to talk to girls at parties; the day the saucers came; sunbird; inventing Aladdin; the monarch of the Glen.
La préface de l’ouvrage nous présente le contexte de chaque texte, parfois une histoire assez étonnante sur la résurgence d’un autre, un détail sur un dernier. C’est souvent sympa et instructif, on comprend mieux le sens de certaines nouvelles après coup…
Qu’en ai-je pensé ? Une langue agréable, pas trop complexe en général (enfin, j’ai eu l’impression) ; des textes courts, étranges, toujours poétiques/romantiques ; une grande variété de thèmes, souvent autour du fantastique ; de l’humour, de la mélancolie, du noir voire du gothique… De quoi me plaire ! Si deux ou trois textes ne m’ont pas tellement parlé, tout le reste m’a bien plu.
J’ai lu ce recueil en octobre/novembre et je me souviens encore très nettement de trois-quatre nouvelles là dedans. C’est dire si ça m’a marquée ! Mon préféré ? October in the Chair dont je vous offre le début en pâtée ci dessous. Pour la suite, il faudra lire le bouquin !
October was in the chair, so it was chilly that evening, and the leaves were red and orange and tumbled from the trees that circled the grove. The twelve of them sat around a campfire roasting huge sausages on sticks, which spat and crackled as the fat dripped on to the burning applewood, and drinking fresh apple-cider, tangy and tart in their mouth.
April took a dainty bite from her sausage, which burst open as she bit into it, spilling hot juice down her chin. ‘Beshrew and suck-ordure on it,’ she said.
Squat March, sitting next to her, laughed, low and dirty, and then pulled out a huge, filthy handkershief. ‘Here you go,’ he said.
Première publication en 2006 chez Headline Review
C’est drôle comme il y a des périodes avec et d’autres sans… Pendant plusieurs mois, j’ai peiné et eu du mal à tirer du plaisir de mes lectures. Ce n’est pas que je n’étais pas d’humeur, loin de là, mais il semble que je ne tombais que sur des livres maussades, longuets (Promenades anglaises de Christine Jordis) ou difficiles d’accès (Les Vagues de Virginia Woolf ; je ne l’ai pas fini d’ailleurs, il repose dans les rayons de ma bibliothèque en attendant un moment plus propice pour l’appréhender).
Le pire, c’est American Gods de Neil Gaiman: j’en suis à la moitié et je n’arrive pas à aller plus avant depuis deux semaines parce que je l’ai déjà lu! Je me rappelle des bribes çà est là, mais j’ignore où elles se trouvent dans l’histoire, quel rôle elles jouent, etc. Je ne me rappelais même plus avoir lu ce livre, un comble! Mais du coup, je n’ai ni le plaisir de la découverte avec des yeux neufs, ni celui de la redécouverte en guettant les « coups » littéraires et en appréciant les formulations… Menfin, ce livre-là attendra aussi que je le reprenne…
Volage, moi ? En littérature, oui je l’avoue, je le suis! Je passe d’un corps de texte à l’autre, me délectant de ses secrets, de ses formes voluptueuses et de son caractère inimitable. Infidèle je ne suis pas pourtant, juste hédoniste, voire libertine.
Mais là n’est pas le sujet… Nous nous réunissons ce jour pour nous pencher sur le cas d’Emma Bovary, fraîchement décédée.
Nous connaissons tous Emma Bovary, de nom du moins. Qui n’a pas entendu au moins une fois son nom au lycée, quand on ne s’est pas morfondu sur ces pages pesantes de Flaubert ? C’est que la défunte Emma est devenue un grand classique français, la petite veinarde…
Personnellement, j’ai eu du mal à digérer ce roman-là. Même si je l’ai lu hors des contraintes scolaires (qui a vraiment apprécié un roman lu pour l’école plutôt que pour soi ?), il m’a paru long, ennuyeux… En cela, Flaubert a parfaitement réussi à nous communiquer l’ennui et le vide désespérant de l’existence de cette jeune bourgeoise isolée dans Yonville. J’ignore si je reprendrais un jour l’ouvrage, ne serait-ce que pour confirmer ou infirmer cette impression première.
Mais il y a des fanatiques de Flaubert ! Après tout, il faut de tout pour faire un monde… Celui-là, Philippe Doumenc, a réussi le tour de force d’attirer le lecteur et de lui donner -horreur- envie de lire Emma Bovary, sans toutefois en faire une obligation. Comment a-t-il fait ? Simplement : il a ramassé le cadavre d’Emma, morte d’ennui et -accessoirement- d’ingestion d’arsenic, et l’a autopsié. Là, encore une fois, horreur: ce ne serait pas un suicide comme le laissait entendre Gustave Flaubert, mais un assassinat ! Qué ? Comment ça ? Impossible ! L’auteur, ce filou Phil, appelle alors la police (qu’on avait déjà croisé dans le roman initial) et lui demande de faire une contre-enquête. Est alors offert au lecteur le compte-rendu du jeune policier Remi, sous les ordres du commissaire Delévoye…
Les souvenirs alors revinrent à Remi. L’été d’avant, effectivement, le commissaire et lui avaient traversé dans le cabriolet de la police ce gros bourg à l’apparence nulle. Ils ne s’y étaient point arrêtés et n’avaient croisé personne, de sorte qu’il ne le retrouvait dans sa mémoire que comme l’un de ces daguerréotypes où, faute d’un temps de pose suffisant, seul l’immobile et l’inerte restent gravés sur la plaque, cependant que le mouvement et l’humain, le fugitif en somme, se sont effacés sans laisser de trace: une rue unique et droite entourée de maisons basses, une église avec un clocher aigu orné d’un drapeau de fer-blanc, une halle de marché supportée de poteaux de bois, une auberge de village à la cour de remise encombrée de carrioles et de balles de foin; avec en plus, pour tout signe d’activité un peu supérieure, l’enseigne dorée d’un notaire et les bocaux de verre coloré d’un pharmacien !
Le commissaire soupira:
« En un sens, nous avons de la chance. Une femme adultère, n’est-ce pas plus excitant que tous ces chats crevés que nous traitons d’habitude ? »
Première publication en 2007 chez Actes Sud
… Ca vous dit quelque chose ? Oui, c’est le héros de Slumdog Millionnaire! Mais non, je ne parlerai pas du film, même si je viens de le voir. C’est le livre qui va ici faire l’objet de mes critiques : Les fabuleuses aventures d’un indien malchanceux qui devint milliardaire, par Vikas Swarup.

Celui-ci, comme le premier livre dont je vous ai parlé ici (Cranford), je l’ai dévoré en une soirée. Le style est plutôt simple et fluide, ça se boit comme de l’eau. L’histoire originale, délirante et dramatique. Mais de quoi ça parle en fait ?… D’un Indien malchanceux qui devint milliardaire, on s’en doute, mais encore ? Ce jeune Indien de 18 ans, serveur dans le bar Chez Jimmy, participe au jeu « Qui veut devenir millionnaire ? » et gagne le jackpot d’un milliard. Deux jours plus tard, il est arrêté et torturé: on est persuadé qu’il a triché, qu’il est impossible qu’il ait su répondre de lui-même aux 12 questions! Il raconte alors sa vie pour montrer comment il a connu la réponse à chacune des questions…
C’est une belle histoire, riche en rebondissements, en émotions et en effets dramatiques ou comiques. Au passage, on découvre un peu plus la vie en Inde, ses tensions politiques et religieuses, ses contrastes entre richesse extrême et extrême pauvreté. D’après ce que j’avais déjà lu/vu/entendu sur l’Inde, le roman a un cadre plutôt réel, plausible. Après, bien sûr, l’histoire est fictive… Voilà tout de même le genre d’histoires qu’on aimerait lire plus souvent !
Une citation pour vous allécher un peu ?
- Quel nom avez-vous donné à ce garçon ?
- Joseph Michael Thomas
- N’est-ce pas un nom chrétien ?
- Si, mais…
- Comment savez-vous qu’il est né de parents chrétiens ?
- En fait, je n’en sais rien.
- Alors pourquoi lui avoir donné un nom chrétien ?
- Il fallait bien que je lui trouve un nom. Qu’est-ce qui ne va pas avec Joseph Michael Thomas ?
- Tout. Ignorez-vous mon père, la force de l’opposition à la conversion dans cette région ? Plusieurs églises ont été incendiées par la populace en colère, à qui on a fait croire qu’elles servaient de lieu aux conversions massives au christianisme.
- Mais il ne s’agit pas d’une conversion.
- Ecoutez, mon père, nous savons que vous n’aviez aucune arrière-pensée. Mais le bruit court que vous avez converti un petit hindou.
- Comment savez-vous qu’il est hindou ?
- Ca n’aura pas d’importance aux yeux de la foule enragée qui viendra saccager votre église demain. C’est pour ça que nous sommes venus vous aider. Pour calmer les esprits.
- Et que me suggérez-vous ?
- Je vous suggère de changer le nom de ce garçon.
- en quoi ?
- Ma foi… lui donner un nom hindou pourrait régler le problème. Pourquoi ne pas l’appeler Ram, d’après l’un de nos dieux favoris ? a dit M.Sharma.
M. Hidayatullah a toussoté discrètement.
- Pardonnez-moi, monsieur Sharma, mais le remède n’est-il pas pire que le mal ? Allons, qu’est-ce qui nous prouve que ce garçon était hindou à sa naissance ? Il était peut-être musulman, vous savez. Pourquoi ne pas l’appeler Mohammad ?
Première publication en 2005 sous le titre Q and A.

Exposé à Vienne, au Kunsthistorisches Museum Wien
Il a neigé. Tout semble plus vaste, inaccessible. A cause aussi de ce silence ouaté à présent que le ciel s’est tu, à cause de cette blancheur immaculée de la terre, de cette puissante réflexion lumineuse de la neige sur la prunelle des yeux maintenant que l’opacité de l’air s’étiole -les murs blancs d’Andalousie sous le soleil. La terre semble tenir en respect ceux qui la regardent, par sa virginité farouche, par sa fragilité, par son évanescence neigeuse. Alors le portail est si lointain, les peupliers sont si distants qu’il faudrait bien de la volonté pour sortir, pour continuer à vivre au rythme coutumier. Non, quand il a neigé, il n’y a qu’une chose à faire : cesser un peu d’exister et regarder dehors, depuis la fenêtre.
Publié dans le Kiblind de Juin-Juillet 2007
[Kiblind : un magazine gratuit de Lyon]









