Quand donc ai-je parlé ici d’un livre? Quoi, le 19 septembre! C’était il y a déjà si longtemps? Allez, je m’empresse de vous causer d’un autre ouvrage, sans pour autant en être satisfaite. C’est qu’il était si petit, si court et qu’au final, il n’y a pas tant à dire dessus. Mais j’ai pour excuse le tricotreize de ce mois-ci ainsi que le it-shawl qui m’ont pris du temps, ainsi que la rentrée elle-même. Ca suffit, non?
Mais passons. J’ai lu cette semaine un écrit de Georges Pérec. Oui, un autre au compteur! C’était un Cabinet d’Amateur, qui imite la prose des textes d’histoire de l’art, en étudiant la collection de tableaux d’un riche Américain d’origine allemande qui souhaite devenir le plus grand collectionneur des Etats-Unis. On nous décrit donc une exposition présentant ses tableaux, l’histoire du collectionneur, et ainsi de suite, en portant une attention toute particulière au « clou » de sa collection, un tableau qui le représente dans sa galerie face à ses tableaux préférés accumulés sur les murs comme dans un cabinet d’amateur.

Ce tableau est très particulier et donne toute sa saveur à la nouvelle: il est lui-même présent parmi les tableaux du collectionneur, et ainsi de suite. Les tableaux représentés dans le tableau sont alors re-représentés dans la représentation dudit tableau, etc. C’est sans fin. Mais ça ne s’arrête pas là… A chaque représentation des tableaux déjà représentés, on trouve des altérations: des personnages apparaissent ou disparaissent, des objets changent! Ce détail poussé à l’extrême attise la curiosité des visiteurs, jusqu’à l’hystérie. On ne parle plus que de ce tableau, on essaie de recenser tous les tableaux peints, toutes les modifications et de les analyser pour comprendre la virtuosité du peintre et le but de cette fantaisie.
Si le roman ne parlait que de cela, il ne serait pas très intéressant malgré l’originalité de l’idée. Le style à demi universitaire, l’accumulation de noms et de titres d’oeuvres, les mille et mille anecdotes, tout cela étourdit le lecteur. Mais s’il est un tant soit peu intéressé par l’art, et plus particulièrement l’histoire de l’art, il remarquera que certaines choses clochent: un artiste inconnu au bataillon présenté comme célébrissime, une oeuvre rattachée à un autre artiste que celui qu’on connaît… Pérec a balancé pas mal de pièges dans le Cabinet d’amateur! Mais le piège ultime, lui, je ne le dis pas… Lisez le bouquin, il ne fait que 80 pages.
Au final, c’était une nouvelle plutôt amusante pour les connaisseurs, mais qui ne laisse comme souvenir que celui de sa complexité et de sa viciosité (ça existe, ce mot-là?). Il ne m’a pas été jouissif, simplement agréable: le seul moment où j’ai vraiment souri, c’est aux deux derniers paragraphes. En bref: si vous êtes amateur d’art, ça vous plaira peut-être ; si vous ne l’êtes pas, il y a de forts risques que ça vous endorme.
Personne ne sembla jamais se lasser de comparer les originaux et les réductions de plus en plus petites d’Heinrich Kürz. Très vite on s’amusa à calculer que le format de la toile était d’un peu moins de trois mètres sur un peu plus de deux, que le premier « tableau dans le tableau » avait encore près d’un mètre sur soixante-dix centimètres de haut, que le troisième ne faisait plus que onze centimètres sur huit, que le cinquième n’avait même pas le format d’un timbre-poste, et que le sixième faisait à peine cinq millimètres sur trois. Et le lendemain du jour où un quidam, qui s’était muni d’une loupe de bijoutier et s’était fait faire la courte échelle par deux compères, affirma qu’on y distinguait très précisément l’homme assis, le chevalet avec le portrait de l’homme tatoué, et encore une fois le tableau avec encore une fois l’homme assis et encore une dernière fois le tableau devenu un mince trait d’un demi-millimètre de long, plusieurs dizaines de visiteurs arrivèrent avec toutes sortes de loupes et de compte-fils, inaugurant une mode qui, pendant plusieurs mois, fit la fortune de tous les marchands d’optique de la ville.
Première publication en 1979 par les Editions Balland
Sautillant de blog en blog en mai, je découvris par hasard un collectif de défense et de promotion des auteurs morts qui n’avaient pas la télé. Curieuse et soutenant ardemment leur cause (y a qu’à voir ici le nombre de critiques sur des textes d’auteurs couiqués de longue date), j’ai lu quelques articles avant de tomber sur une critique encensant la Dame en Blanc, de Wilkie Collins, apparemment un précurseur du roman policier.
Quelque temps plus tard, me promenant dans un lieu de perdition (je parle des librairies, ne vous emballez pas), je tombais en arrêt devant une femme toute d’albe vêtue, penchée de façon à faire admirer le tour charmant de son cou. Bien sûr, elle n’était pas habillée à la dernière mode, mais c’était un Libretto! Le voyage à l’Est approchant, il me fallait de la lecture: son histoire m’attira donc. Et hop, la dame en blanc sous le bras, je filais chez moi faire mes sacs.

Hélas, le pavé victorien ne fit pas long feu: il fut dévoré les trois premiers jours du voyage. J’ai suivi (que dis-je, poursuivi) le jeune Walter Hartright lors de son séjour dans le Cumberland où il enseigna le dessin à deux jeunes filles de bonne famille et où, bien entendu, il tomba amoureux de la jolie héritière, Laura, avant de découvrir qu’elle est déjà fiancée à un baronnet et donc de s’enfuir à l’étranger pour l’oublier. Mais une dame en blanc rôde et annonce un malheur à venir pour miss Laura…
Le lecteur a ici une série de témoignages d’origine et de forme diverse (le notaire, le tuteur, la soeur de la victime, à travers compte-rendus, journaux intimes, lettres, etc.) pour juger des faits qui suivirent. Il connaît dès le début la victime et le bourreau, mais la tâche qui lui incombe est de comprendre comment le crime a pu se faire, en analysant les événements AVANT et APRES l’acte (qui arrive assez tard dans le récit, autant vous prévenir).
Avec la Dame en Blanc, le p’tit Willy Wilkie Collins a pondu un roman à suspense assez sympa sans être exceptionnel. On retrouve tous les « trucs »: les personnages hauts en couleur, les rebondissements à répétition -parfois un peu farfelus-, les lieux chargés d’histoire, l’ambiance gothique à souhait, les discussions pleines de sous-entendus, le mystère… C’est moins l’histoire que les personnages et leurs échanges qui m’ont plu: le comte Fosco est jouissif par sa bonhommie doublée de machiavélisme, jouant avec ses souris tout en manipulant son monde, la soeur de Laura, Marian, est attachante par sa tchatche, son humour et son courage, etc.
Cependant, deux éléments m’ont un peu agacée… D’une part, les amoureux attitrés du roman, Walter Hartright et Laura, sont fades car se positionnant toujours en victimes du sort à la Roméo et Juliette (déjà que ceux-là sont chiants chez Shakespeare). Ne leur portez pas attention, préférez les personnages secondaires qui heureusement prennent une grande part du récit. D’autre part, la question du rôle homme/femme revenait perpétuellement, plutôt lourdement: les femmes se doivent d’être des pleureuses faiblardes et sans défense tandis que les hommes sont fiers et impétueux. Heureusement que Marian est là pour porter le caleçon et sauver la situation! En cela, je dirais que le roman a plutôt mal vieilli, puisque je suppose que ces remarques sont liées à la mentalité de l’époque…
M’enfin, faut pas oublier que, publiée en 1857, la Dame en blanc est quand même un des premiers thrillers. Et ces romans-là, même si ce ne sont pas forcément des chefs d’oeuvre, sont toujours agréables à lire, surtout l’été! Et j’ai en plus pu retrouver l’ambiance XIXème siècle que j’affectionne ces temps-ci.
Si vous voulez avoir d’autres critiques sur ce bouquin, vous pouvez aussi passer chez Miss Lou, ou encore voir la galerie de portraits faite par Julien. Bonne balade!
Publié pour la première fois en 1857 sous le titre The lady in White
Voyant que je bavais -plus ou moins discrètement- devant cet ouvrage, le cher et tendre me l’a offert, et je l’en remercie chaudement. Et hop, un superbe roman graphique de plus dans ma bibliothèque ! Et hop, une bande dessinée à ne pas rater si vous ne connaissez pas!

L’histoire de Mourir partir revenir: le jeu des hirondelles? Il faut remonter de quelques années dans la vie de l’auteure, Zeina Abirached. En 1984, à Beyrouth, au Liban, la guerre fait rage ; les habitants sont reclus chez eux et ne peuvent se déplacer qu’au prix d’une chorégraphie périlleuse pour éviter les francs-tireurs. Nous sommes dans un immeuble à l’est de la ville, près de la ligne de démarcation, en train d’observer deux enfants, une fillette et son petit frère, seuls dans leur appartement. Leurs parents sont partis voir leur grands-parents et s’y trouvent coincés… Heureusement, les voisins sont là.
Pour raconter la guerre, il n’est pas forcément nécessaire de dresser une carte géopolitique et d’expliquer les tenants et les aboutissants de la chose ; un « simple » huis-clos peut en dire bien plus, surtout sur ce que vivent et ce que ressentent les gens coincés au milieu de cette querelle trop grande pour eux. Les enfants sont insouciants, semble-t-il ; les parents s’inquiètent ; les voisins se soutiennent… Certains sont persuadés que ça va vite finir ; d’autres qu’ils sont « quand même, peut-être, plus ou moins en sécurité, ici ».
Pour raconter une histoire, il n’est pas forcément nécessaire d’utiliser un langage très simple ou très soutenu, ni même un dessin très détaillé. Des formes simplifiées, du noir et blanc, un agencement très graphique peuvent être tout aussi percutants… C’est d’ailleurs ça qui m’avait attirée au début.

La remarque qui revient le plus souvent à propos de Mourir partir revenir, c’est: « Tiens, on dirait du Marjane Satrapi! » C’est vrai, je l’avoue, j’ai pensé la même chose au début… Faut dire qu’il y a beaucoup de points communs: deux petites filles qui racontent la guerre telle qu’elle l’ont connue, l’une en Iran et l’autre au Liban, avant de s’expatrier ; deux dessinatrices vivant en France qui ont un style épuré très graphique… Mais là où l’une comprenait ce qui se passait grâce aux explications de sa famille très informée, l’autre semble insouciante et ignorante du conflit au dehors ; là où l’une trace des lignes noires sur la feuille blanche, la seconde noircit les pages et les blanchit ensuite de lignes. Tout cela donne des atmosphères différentes et des récits de vie différents.

En recherchant des infos sur Zeina Abirached, j’apprends que ce n’est pas son premier livre, mais son troisième (sur quatre, à ce jour). Je découvre aussi que deux de ses ouvrages ont une inspiration quelque peu pérecquienne (involontairement dans le premier -elle ne connaissait pas Pérec à l’époque-, puis sous forme d’hommage dans le second)… Un argument de plus pour que je déniche ses autres livres!
Déjà que l’amour de la langue transparaissait bien dans ce roman graphique-là, avec le professeur de français Ernest Challita (ci-dessus)… Ne ratez absolument pas la partie sur les nez!
[...]
La mer la vaste mer, console nos labeurs !
Quel démon a doté la mer, rauque chanteuse
Qu’accompagne l’immense orgue des vents grondeurs,
De cette fonction sublime de berceuse ?
La mer, la vaste mer, console nos labeurs !
[...]— Moesta et Errabunda, de Charles Baudelaire in Les Fleurs du Mal

Où que je sois au moment où vous lirez ces lignes,
la mer et les ondes ne seront jamais très loin…

[...]
Fuir ! là-bas fuir! Je sens que des oiseaux sont ivres
D’être parmi l’écume inconnue et les cieux !
Rien, ni les vieux jardins reflétés par les yeux
Ne retiendra ce coeur qui dans la mer se trempe
Ô nuits ! ni la clarté déserte de ma lampe
Sur le vide papier que la blancheur défend
Et ni la jeune femme allaitant son enfant.
Je partirai ! Steamer balançant ta mâture,
Lève l’ancre pour une exotique nature !
[...]— Brise marine, de Stéphane Mallarmé
















