Les mots qui chantent, une fluctuation de la parole et de la pensée superbement rendue: c’est ce que je ressens à chaque fois que je termine un roman de Woolf, à tel point que vous devez trouver que je radote un peu ici! Mais comment dire autrement ce qui me séduit chez elle?
Mais je serais plus brève aujourd’hui, pas simplement par crainte de répétition, mais aussi parce que le roman dont je viens vous parler, je vous en ai déjà parlé auparavant. Mrs Dalloway, vous vous souvenez? Je viens d’en terminer la lecture, cette fois en VO.
Me paraît pourtant bien résumer la morale (si morale il y a)
Qui se cache dans les pages de Mrs Dalloway
Et c’est amusant les petites différences que l’on perçoit lors du passage d’une langue à l’autre. On se demande presque si telle ou telle façon de dire est typique du caractère dudit pays. Je m’explique, vous emballez pas tout de suite! Je me souviens que Mrs Dalloway en français, pourtant admirablement traduit, m’avait paru un peu monocorde, tout allant au même rythme, pas un moment plus rapide que l’autre. Je ressentais une certaine lenteur, un peu pesante parfois (selon l’humour du jour) mais surtout très sereine, en parfaite application du carpe diem.
Tandis qu’en anglais!… Le rythme change complètement, il y a certes des moments de lenteur un peu oisive, de temps suspendu, mais je me suis prise à redécouvrir d’autres moments plus effrénés ou chorégraphiés. Pour reprendre une des métaphores préférées de Virginia Woolf, cette lecture en VO était semblable à de l’eau, ne fluctuant jamais de la même manière, créant de légères vagues à certains endroits et s’enfuyant plus loin dans un creux de la roche. En comparaison, la lecture française ressemblait plus à l’eau qui s’échappe du robinet, un peu trop égale…
Je sais bien que certains d’entre nous ici sont anglo-déficients (huhu) et qu’en ce cas-là la lecture française a déjà des kyrielles de choses à révéler et à savourer, mais si vous le pouvez, lisez absolument la version originale! Tant de choses se perdent dans le filtre d’une autre langue…
Ca vous paraît dur? Rappelez-vous que qui ne tente rien n’a rien! Des joyaux vous seront dévoilés si vous faites cet effort. En attendant, un beau petit passage pour vous ouvrir l’appétit (j’espère!):
Was everybody dining out then? Doors were being opened here by a footman to let issue a high-stepping old dame, in buckled shoes, with three purple ostrich feathers in her hair. Doors were being opened for ladies wrapped like mummies in shawls with bright flowers on them, ladies with bare heads. And in respectable quarters with stucco pillars through small front gardens, lightly swathed, with combs in their hair (having run up to see the children), women came; men waited for them, with their coats blowing open, and the motor started. Everybody was going out. What with these doors being opened, and the descent and the start, it seemed as if the whole of London were embarking in little boats moored to the bank, tossing on the waters, as if the whole place were floating off in carnival. And Whitehall was skated over, silver beaten as it was, skated over by spiders, and there was a sense of midges round the arc lamps; it was so hot that people stood about talking. And here in Westminster was a retired Judge, presumably, sitting four square at his house door dressed all in white. An Anglo-Indian presumably.
And here a shindy of brawlin women, drunken women; here only a policeman and looming houses, high houses, domed houses, churches, parliaments, and the hoot of a steamer on the river, a hollow misty cry. But it was her street, this, Clarissa’s; cabs were rushing round the corner, like water round the piers of a bridge, drawn together, it seemed to him because they bore people going to her party, Clarissa’s party.
Première publication en 1925.
Ouais, y en a marre! Les invités, c’est chiant, ça pue, ça pompe toute l’eau chaude… Et en plus faut leur causer et les nourrir! Non mais quelle plaie! Voilà, c’est dit. Plus personne chez nous! Ouste! Allez dormir ailleurs, sous les ponts, chez d’autres victimes!
… Vous m’avez crue? Huhu! Non, ce n’est pas ce que je pense, loin de là. C’est tout bêtement le titre du livre du jour, écrit par Vita Sackville-West. Oui, la même que pour Toute passion abolie. Vu comme j’avais adoré ce roman-là, je me suis dit que celui-ci pouvait aussi me parler, me courtiser et, pourquoi pas, me séduire.

Et non. Le séducteur m’a laissé indifférente. C’est que sous des dehors avenants, la vieillesse transparaît. Il n’a pas bien vieilli, gagnant en charme au fil des années. Non, son histoire est somme toute intriguante mais, sans être mal racontée, elle a perdu en puissance. Pensez donc, c’est l’histoire d’un couple aisé qui invite des amis et de la famille à passer le week-end de Pâques dans leur maison de campagne. Les Mortibois semblent être l’idéal conjugal de l’époque, mais en réalité l’époux est totalement indifférent à sa femme amoureuse transie (et pucelle) et lui préfère son chien. Cependant ce séjour, en apparence identique aux précédents, va changer la donne.
Ce genre d’histoire, c’est à la fois mon truc et pas mon truc: j’aime bien les textes qui parlent de la vie et des relations entre les personnes, vous avez dû le remarquer à force. Mais par contre, je n’aime pas trop les histoires tordues, dégoulinantes de bons sentiments, ou semblables à un soap opera. Et là, une histoire de nana vierge mais mariée, hum… Ca aurait pu passer avec le style enlevé et cynique de l’autrice, mais celle-ci a truffé son texte de dialogues un peu lourds aujourd’hui, du genre: « Si cela vous convient, oui, bien sûr, chérie, c’est peut-être une idée »…
En bref, c’est pour moi une déception, un livre qui se lit avec ennui et s’oublie aussitôt. Dommage car ça avait du potentiel.
Autant vous prévenir tout de suite: je vais encore un peu vous causer de ma mère. J’y peux rien si en ce moment mes lectures sont souvent liées aux siennes. En l’occurrence, à son anniversaire elle a eu un livre que j’avais suggéré, connaissant son goût pour les romans épistolaires. Je parle de 84 Charing Cross Road, par Helene Hanff. Je ne l’ai jamais lu, mais j’ai eu du bol: elle a adoré! Et mon père aussi d’ailleurs. Du coup, je le lirai à mon prochain passage au nid… C’est pas que je m’en plaigne, vous savez!
L’autre jour donc, en cherchant un livre pour mes études, j’ai vu sur les tables un autre livre de cette dame. Et que croyez-vous que j’ai fait? Ben, je l’ai pris! Et je l’ai dévoré dans la foulée. Et je l’ai ensuite envoyé à mes parents. Il faut bien les nourrir…

La duchesse de Bloomsbury Street est, en quelque sorte, une suite au roman dont j’ai parlé plus tôt. En 1971, Helene Hanff a pris les premières vacances de sa vie: elle est partie en Angleterre pendant 1 mois à l’occasion de la sortie de son livre, 84 Charing Cross Road. Vous pensez bien qu’elle se sentait plus de joie, elle qui était anglophile et bibliomane! On lui a conseillé de tenir un journal, pour se souvenir de tout cela… Ce qu’elle a fait, avec bagout!
Dans ce journal, on ne rencontre pas les mêmes personnages que dans 84: c’est suite à la mort de l’interlocuteur principal d’Helene Hanff que ce livre a été publié et que le voyage à Londres a été organisé. Elle rencontre cependant sa veuve, des amis américains et des fans parfois assez peu orthodoxes: ils sont anglicans, c’est normal.
Ca ne m’a pas fait tordre de rire, ça n’a pas été écrit pour. Mais ça m’a amusée, intéressé, fait sourire, donné envie… Eh oui, moi aussi je suis bibliophile et anglomane (ou est-ce l’inverse?): les éplucheurs de patate m’ont donné envie d’aller à Guernesey (quand je pense qu’il y a quelques années, avec une de mes amies, on a essayé deux fois de se planifier un voyage là-bas… sans succès!) ; la duchesse, elle, me redonne envie de voir Londres, et ce pendant plus d’une semaine… En plus, je trouve plein de bonnes adresses sur Londres depuis l’an passé! Et puis je voudrais visiter l’Ecosse et l’Irlande et retourner à Barcelone (pas de rapport, non)…
Mais bref, passons, là n’est pas le sujet. Lisez-le, c’est pas si long et c’est bien sympa!
C’était:
Première publication en anglais en 1973
Il y a quelques semaines, ma mère (oui, encore elle!) avait emprunté le Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates à la bibliothèque. Après l’avoir lu, elle m’en a un peu causé. Au vu de ma réaction, elle me l’a gardé au chaud: ça tombait bien, j’arrivais quelques jours plus tard! Elle n’a pas eu d’amende par ma faute, ouf.
Bref, sitôt arrivée, des épluchures de patates au menu! (bon d’abord j’ai mangé chinois)(non, pas de rapport)
Je ne l’avais pas lu plus tôt, légèrement refroidie par les avis divergents: soit on adorait, soit on détestait, semblait-il. Et je n’aime pas trop détester les livres, alors ça m’a un peu inquiétée… Mais ce n’était pas la peine d’en faire tant de cas. C’est un bon livre, agréable et plein d’humour mais aussi de gravité. Bien sûr, certaines cordes sont un peu trop visibles, surtout à la fin, mais l’ensemble est bien attachant!
Charles Lamb m’a fait rire pendant l’Occupation, surtout son passage sur le cochon rôti. Le Cercle des amateurs de littérature et de tourte aux épluchures de patates de Guernesey est né à cause d’un cochon rôti que nous avons dû cacher aux soldats allemands – raison pour laquelle je me sens une affinité particulière avec Mr. Lamb.
Mais ça parle de quoi? Du Cercle littéraire des amateurs d’épluchures de patates de Guernesey, bien sûr, mais aussi d’une femme écrivain qui commence à être reconnue en Angleterre pour ses chroniques de la vie londonienne sous les bombes, de ses amis, de la vie à Londres après la seconde Guerre mondiale, mais surtout de la vie sur l’île de Guernesey pendant ladite guerre. Et tout cela est raconté sous forme de lettres des uns aux autres. On finit par les découvrir petit à petit, à apprécier ou détester certains personnages, à s’émouvoir sur leurs vécus…
je vous ai déjà donné un extrait très court plus haut, en voici un autre pour finir de vous allécher:
Merci d’avoir suivi la trace de Markham V. Reynolds Jr. Jusqu’ici, ses flatteries sont exclusivement florales, et je vous demeure fidèle à toi et à l’Empire. Néanmoins, j’éprouve de la compassion pour ta secrétaire. Je ne suis pas certaine que mes scrupules sauraient résister à la vue de chaussures cousues main. J’espère qu’il lui a envoyé des roses pour sa peine. Si je le rencontre un jour, je prendrai soin de ne pas regarder ses pieds, ou je m’attacherai à un mât avant d’y jeter un petit coup d’oeil, comme Ulysse.
Sois béni de m’avoir demandé de rentrer. Je suis impatiente d’en apprendre davantage sur la proposition du Times. Peux-tu me jurer sur la tête de Sophie qu’il ne s’agit pas d’un sujet frivole? Ils ne vont pas me demander d’écrire la louange de la duchesse de Windsor, dis?Affectueusement,
Juliet
C’était:
publié pour la première fois en 2008.
On va un peu lâcher les Jane Austen avant que ça ne devienne complètement pathologique pour parler de deux ou trois autres bouquins. Celui du jour, c’est d’une écrivaine dont j’ai déjà beaucoup parlé ici (et pourtant y a pas de challenge à relever): Virginia Woolf.
Si j’ai du mal à comprendre ses romans et parfois à les aimer (j’ai encore en tête l’échec des Vagues…), s’il me faut me concentrer pour suivre le fil de sa pensée toujours en mouvement, ce n’est pas le cas de ses livres sur la lecture, l’écriture ou le féminisme. J’ai dévoré et adoré Une chambre à soi et Trois guinées ; il était donc attendu que L’art du roman soit au menu…

Là encore, c’est un recueil d’articles et de conférences réalisés par M’dame Woolf. En vrac, on peut lire ses méditations sur « ce qui frappe un contemporain », « le roman moderne », « les femmes et le roman », « comment lire un livre » et d’autres encore. Pas d’ordre, si ce n’est celui qu’on veut! Ces articles, ces conférences, sont autant de perles à enfiler l’une après l’autre.
Chacune de ces perles est l’occasion d’une rencontre avec elle. Elle s’adresse à nous lecteur, comme en tête à tête, pour nous faire partager sa passion de la lecture, ses impressions de tel ou tel roman, mais aussi de la littérature de son temps. Ses outils? Les livres qu’elle lit, les auteurs qu’elle aime, ainsi que de jolies métaphores, un grain d’humour, un zeste d’érudition et parfois des interrogations personnelles sur la traduction ou la place des femmes écrivains.
Pour la route, je vous offre deux extraits. Le premier à propos du choix du roman par les femmes écrivains, et le second à propos de l’inspiration du poète en 1931. Enjoy…
Le roman était, comme il l’est toujours, ce qu’il y avait de plus facile à écrire pour une femme. Et il n’est pas difficile d’en trouver la raison. Le roman est la forme d’art qui exige le moins de concentration. Un roman peut être pris ou laissé plus aisément qu’une pièce de théâtre ou un poème. George Eliot abandonnait son travail pour soigner son père. Charlotte Brontë posait sa plume pour enlever les yeux des pommes de terre. D’autre part, vivant dans la salle commune, entourée de gens, une femme était exercée à l’observation et à l’analyse des caractères. Elle était préparée à être une romancière, non un poète.
— Les femmes et le roman
Bien que vous soyez seul, bien que vous ayez enlevé un soulier et vous apprêtiez à délacer l’autre, vous ne pouvez pas continuer à vous déshabiller, il vous faut immédiatement écrire, à l’incitation de la danse. Vous saisissez plume et papier, vous prenez à peine le soin de bien tenir l’une et de mettre l’autre droit. Et tandis que vous écrivez, tandis que vous captez les premières mesures de la danse, je me retire un peu et je regarde par la fenêtre. Une femme passe, puis un homme ; une auto freine et puis… mais il n’est pas besoin de dire ce que je vois par la fenêtre, et d’ailleurs je n’en ai pas le temps car je suis soudain tirée de mon poste d’observation par un cri de rage ou de désespoir. Votre feuille est roulée en boule, votre plume se tient toute droite par la pointe sur le tapis. S’il y avait un chat à lancer ou une épouse à tuer, ce serait le moment. C’est du moins ce que j’induis de la férocité de votre expressions. Vous êtes bouleversé, écorché, complètement furieux. Et s’il me faut en deviner la raison, je dirai que le rythme qui battait en vous avec une force qui vous faisait vibrer de la tête aux talons a rencontré quelque objet dur et hostile sur lequel il s’est brisé en morceaux. Quelque chose s’y est introduit qui ne peut pas être réduit en poésie ; [...]
— Lettre à un jeune poète
C’était:
Articles publiés pour la première fois entre 1910 et 1940
Recueil publié en français pour la première fois en 1979.










