Jeudi 3 décembre 2009

Il reste plus que trois ou quatre mois avant la fin du challenge Jane Austen et donc la fin de mon obsession dangereuse (du moins dangereuse du point de vue du cher et tendre). J’ai lu ou relu tous ses romans majeurs (même si je les ai pas encore tous commenté, hum), lu une biographie très sympa dont je parlerai bientôt et vu des adaptations diverses; il ne me restait donc plus que les romans mineurs ou inachevés. Là dedans, il y a les Juvenilia, ces travaux de jeunesse que j’ai lu y a longtemps, Lady Susan que j’ai déjà critiqué, et enfin Sanditon et Les Watson.

Les Watson, c’est un roman que Miss Jane a commencé à nous pondre pendant ses années de vie à Bath, cette ville d’eaux branchée qu’elle détestait. On nous y cause d’Emma Watson qui revient dans sa famille après avoir été éduquée pendant dix ans par sa tante. Elle ne les connait plus, et pourtant ces trois soeurs hautes en couleur et célibataires, ce frère près de ses sous et ce père malade, c’est sa famille. Elle doit donc se remettre dans le moule, malgré son éducation plus raffinée. On la suit dans sa découverte de ce village et de ce milieu qui lui sont peu familiers.

watsons

Je pense qu’on peut deviner assez aisément ce qu’aurait pu devenir ce roman si Jane Austen avait jugé bon de le terminer, surtout en le comparant avec ses six romans majeurs. En effet, on a tous les éléments qui marchent: une jeune fille exilée, orpheline et pauvre, mais quasi parfaite (quasi seulement hein) avec une famille difficile et un entourage éclectique composé de gens respectables, de pestes, de séducteurs etc. Un bon mélange de Mansfield Park et d’Emma qui naîtront bien plus tard!
Mais j’ai mis du temps à entrer dans l’histoire et je crois que c’est à cause de la traduction qui m’a semblé un peu plate. Je pense que ça aurait pourtant pu devenir quelque chose de bien sympa: la scène du bal qui occupe la majeure partie de ce morceau est originale et j’ai beaucoup aimé sa description des événements de la nuitée! Snif donc, on n’en saura pas la suite…

C’était:

Jane Austen, Les Watson
Rédigé dans les années 1800-1810 et publié après le décès de l’auteure

Vendredi 6 novembre 2009

Dans les arcanes de ce blog se blottissent des dizaines (non, j’exagère pas) d’articles qui guettent désespérément mon passage pour me lancer des yeux mouillés de biche effarée, histoire de m’apitoyer et de me pousser à m’occuper de leur cas. Triste histoire, hein? Aujourd’hui, j’ai donc fait ma généreuse et sorti Emma de cette foule gémissante où elle se languissait depuis des semaines.
Mais attention! Je veux bien faire ma bonne samaritaine, mais je ne vais pas aller jusqu’à pondre un long article digne d’une ex-étudiante en lettres, faut pas pousser. Cet article sera donc plutôt court par rapport à ce que j’ai l’habitude de faire, vous pouvez souffler!

Alors, je vous présente Emma, née de la plume de Jane Austen. C’est une jeune fille aristocrate qui a le malheur d’être affublée d’un père sénile et d’une mère défunte depuis longtemps. Elle ne désire pas se marier, ce qui est avant-gardiste pour l’époque, parce qu’elle a tout: fortune, respectabilité, pouvoir dans sa maison. Logique, que peut-il lui manquer? Mais, dans cette jouissance bénie, elle s’ennuie. Elle s’amuse donc à chercher un époux pour ses amies, en commençant par son ancienne gouvernante. Mais elle n’imagine pas tout le bazar qu’elle va provoquer avec ses naïves manipulations, malgré les réprimandes de son vieil ami Knightley…

-emma-jane-austen

J’avais pris cette version-là à cause de la couleur de la couverture, eh eh

Ca faisait longtemps que ce livre traînait dans ma PAL (Pile A Lire), alors même que j’avais fini tous les autres romans principaux de Jane Austen (y en a 6 en tout). Je le lisais pour l’abandonner aussitôt… Heureusement que l’adaptation IVT et le discours passionné d’une copine m’ont redonné un coup de fouet, sinon il repassait aux oubliettes, challenge ou pas!
En fait, on suit Emma dans sa vie quotidienne, dans ses discussions avec son entourage, mais aussi dans ses méditations et ses rêveries. Or c’est là que ça péchait pour moi: ses pensées m’insupportaient! Mais en cela, miss Jane a réalisé un tour de force psychologique (si vous me permettez cet anachronisme, héhé). Bah oui, une fille qui s’est élevée toute seule depuis longtemps, avec un père-pépé hypocondriaque qui l’adore sans lucidité, y a de quoi… Du coup, elle est un peu trop sûre d’elle-même et de sa droiture alors qu’en fait, on repassera.

Bref, l’ouvrage est lent, le ton est parfois agaçant, mais l’ensemble est finement travaillé et je comprends que ce soit un des romans préférés de Jane Austen. On a là une véritable étude de société, avec un peu tous les rangs sociaux du village, entre l’aristocrate Emma Woodhouse et ses pairs, la jeune fille de bonne société déchue Jane Fairfax, la future maîtresse « fille naturelle de quelqu’un » Harriet Smith, le gentleman farmer Robert Martin, le prêtre célibataire Mr Elton et j’en passe… On voit un peu tous les caractères, avec de belles caricatures: j’adore Miss Bates, Mr Woodhouse et Mrs Elton, bien farfelus! On découvre en plus les occupations des dames en ces temps-là: musique, dessin, jeux de mots, etc.
Je crois que je relirai le roman en édition Oxford University Press (si j’en trouve un à la bibli) pour profiter de tous les éclaircissement fournis par les notes de bas de page et, je l’espère, mieux apprécier ce roman-là. Il le mérite, je le sens bien…

Mais laissons donc Mr Woodhouse avoir le mot de la fin:

‘But you should tell them of the letter, my dear,’ said her father. ‘He wrote a letter to poor Mrs Weston, to congratulate her, and a very proper, handsome letter it was. She shewed it to me. I thought it very well done of him indeed. Whether it was his own idea, you know, one cannot tell. He is but young, and his uncle, perhaps ——’

‘My dear papa, he is three-and-twenty. — You forget how time passes.’

‘Three-and-twenty! — is he, indeed? — Well, I could not have thought it — and he was but two years old when he lost his poor mother! Well, time does fly, indeed! — and my memory is very bad. However, it was an exceedingly good, pretty letter, and gave Mr and Mrs Weston a great deal of pleasure. I remember it was written from Weymouth, and dated Sept. 28th — and began « My dear Madam, » but I forgot how it went on; and it was signed « F.C. Weston Churchill. » — I remember that perfectly.’

Jane Austen, Emma
Publié pour la première fois en décembre 1815

Samedi 19 septembre 2009

Sautillant de blog en blog en mai, je découvris par hasard un collectif de défense et de promotion des auteurs morts qui n’avaient pas la télé. Curieuse et soutenant ardemment leur cause (y a qu’à voir ici le nombre de critiques sur des textes d’auteurs couiqués de longue date), j’ai lu quelques articles avant de tomber sur une critique encensant la Dame en Blanc, de Wilkie Collins, apparemment un précurseur du roman policier.
Quelque temps plus tard, me promenant dans un lieu de perdition (je parle des librairies, ne vous emballez pas), je tombais en arrêt devant une femme toute d’albe vêtue, penchée de façon à faire admirer le tour charmant de son cou. Bien sûr, elle n’était pas habillée à la dernière mode, mais c’était un Libretto! Le voyage à l’Est approchant, il me fallait de la lecture: son histoire m’attira donc. Et hop, la dame en blanc sous le bras, je filais chez moi faire mes sacs.

Hélas, le pavé victorien ne fit pas long feu: il fut dévoré les trois premiers jours du voyage. J’ai suivi (que dis-je, poursuivi) le jeune Walter Hartright lors de son séjour dans le Cumberland où il enseigna le dessin à deux jeunes filles de bonne famille et où, bien entendu, il tomba amoureux de la jolie héritière, Laura, avant de découvrir qu’elle est déjà fiancée à un baronnet et donc de s’enfuir à l’étranger pour l’oublier. Mais une dame en blanc rôde et annonce un malheur à venir pour miss Laura…
Le lecteur a ici une série de témoignages d’origine et de forme diverse (le notaire, le tuteur, la soeur de la victime, à travers compte-rendus, journaux intimes, lettres, etc.) pour juger des faits qui suivirent. Il connaît dès le début la victime et le bourreau, mais la tâche qui lui incombe est de comprendre comment le crime a pu se faire, en analysant les événements AVANT et APRES l’acte (qui arrive assez tard dans le récit, autant vous prévenir).

Avec la Dame en Blanc, le p’tit Willy Wilkie Collins a pondu un roman à suspense assez sympa sans être exceptionnel. On retrouve tous les « trucs »: les personnages hauts en couleur, les rebondissements à répétition -parfois un peu farfelus-, les lieux chargés d’histoire, l’ambiance gothique à souhait, les discussions pleines de sous-entendus, le mystère… C’est moins l’histoire que les personnages et leurs échanges qui m’ont plu: le comte Fosco est jouissif par sa bonhommie doublée de machiavélisme, jouant avec ses souris tout en manipulant son monde, la soeur de Laura, Marian, est attachante par sa tchatche, son humour et son courage, etc.
Cependant, deux éléments m’ont un peu agacée… D’une part, les amoureux attitrés du roman, Walter Hartright et Laura, sont fades car se positionnant toujours en victimes du sort à la Roméo et Juliette (déjà que ceux-là sont chiants chez Shakespeare). Ne leur portez pas attention, préférez les personnages secondaires qui heureusement prennent une grande part du récit. D’autre part, la question du rôle homme/femme revenait perpétuellement, plutôt lourdement: les femmes se doivent d’être des pleureuses faiblardes et sans défense tandis que les hommes sont fiers et impétueux. Heureusement que Marian est là pour porter le caleçon et sauver la situation! En cela, je dirais que le roman a plutôt mal vieilli, puisque je suppose que ces remarques sont liées à la mentalité de l’époque…

M’enfin, faut pas oublier que, publiée en 1857, la Dame en blanc est quand même un des premiers thrillers. Et ces romans-là, même si ce ne sont pas forcément des chefs d’oeuvre, sont toujours agréables à lire, surtout l’été! Et j’ai en plus pu retrouver l’ambiance XIXème siècle que j’affectionne ces temps-ci.
Si vous voulez avoir d’autres critiques sur ce bouquin, vous pouvez aussi passer chez Miss Lou, ou encore voir la galerie de portraits faite par Julien. Bonne balade!

William Wilkie Collins, La Dame en Blanc
Publié pour la première fois en 1857 sous le titre The lady in White

Mardi 18 août 2009

Ca fait déjà un moment que j’ai lu le Portrait écrit par Pierre Assouline, alléchée par les louanges qui fusaient de toutes parts à son sujet. Mais je reste encore un peu perplexe sur ce roman-là, ne sachant trop quoi en penser: me joindre aux louanges? non, vraiment ; le descendre en flammes? non plus.

portrait

Le Portrait part d’une idée originale: il imagine qu’après sa mort, l’âme de Betty de Rothschild intègre le portrait qui fut fait d’elle par Ingres et qu’elle « vit » indéfiniment dans la toile. On lit donc les méditations du portrait de Betty de Rothschild, depuis la mort de son sujet à nos jours en passant par la Seconde Guerre Mondiale. Il y a du Harry Potter dans ce concept-là, non?
Pour ce projet fort ambitieux, Pierre Assouline s’est bien démené: beaucoup de documentation, une belle plume avec quelques coups d’éclat. C’est une lecture agréable et qui ne s’éloigne pas trop de ce que fut l’histoire du tableau et de la famille Rothschild. Mais… Mais… le Portrait ne m’a pas semblé inoubliable. Il faut bien plus qu’un beau style pour accrocher, et ça, ça manque cruellement. Du coup, je me suis parfois ennuyée à le lire. D’ailleurs, je ne me rappelle déjà plus de la fin, deux semaines après lecture!

Si je devais résumer mon impression de ce livre, je dirais qu’il a le même défaut, à mes yeux, que la plupart des tableaux d’Ingres (dont justement le Portrait de Betty de Rothschild): il est bien exécuté, très détaillé, mais trop lisse, trop régulier. De ce fait, il attire par sa splendeur, sa richesse, son éducation, mais ne marque pas émotionnellement comme le ferait un tableau de Toulouse-Lautrec ou de Manet. Toutefois, il y a quelques zones d’ombres qui intriguent et éveillent l’intérêt. Heureusement, car sinon j’aurai laissé tomber ce livre depuis longtemps! Il est par trop élogieux, trop respectueux des membres de la famille Rothschild, pas de remontrances, toujours des phrases du style « la famille est soudée, la famille se soutient, la famille est parfaite, les autres se moquent de nous et nous, on reste dignes ». Faut dire aussi qu’Assouline s’est beaucoup documenté et tout particulièrement auprès de ladite famille et dans ses archives… Pas de neutralité du coup, et ça se ressent.
Ajoutons à cela une absence de caractère de la part de l’héroïne… Bien sûr, elle pleure, bien sûr elle est vexée, mais elle ne le montre jamais. Elle le dit, mais toujours d’un ton égal. Je n’arrivais donc pas à me sentir proche d’elle et de son histoire. Comme je disais plus haut: trop lisse.

On m’a dit que l’auteur est spécialisé dans les romans biographiques des grandes familles, de la mondanité et qu’en général c’est bien ficelé. Pour ma part, j’ai trouvé que ça manquait d’émotion pour un roman… Pas sûr que je lise un autre de ses livres. D’ailleurs, j’ai pour le moment pas très envie de vous en offrir un extrait… Peut-être changerai-je d’avis à mon retour, début septembre.

C’était:

Pierre Assouline, Le Portrait
Publié pour la première fois en 2007.

Mardi 11 août 2009

En voilà un roman étrange! Pas seulement par son sujet -un jeune homme élizabéthain qui devient une femme du monde sous édouard, faut le faire-, mais aussi parce qu’il est assez différent stylistiquement des autres écrits de Virginia Woolf. Le sujet m’avait paru assez casse-gueule et j’ai donc lu ce livre prudemment, une page après l’autre, avant de m’emballer et de tourner la dernière page en un éclair (de quelques heures, quand même). Ma première impression fut la suivante: ce roman me semble plus facile d’accès que d’autres Woolf, mais il n’en perd pas moins en complexité, loin de là.

orlando-vintage

Mais pourquoi n’a-t-on pas d’aussi jolies couvertures en France?…
(Moi j’ai eu cette couv’ là et elle vaut rien par rapport à celle de Vintage Classics ci-dessus, bouh)

On suit un jeune noble, Orlando, sous le règne d’Elizabeth I dans ses premiers pas à la Cour, ses premières amours déçues et ses aspirations littéraires. Jusque là, rien que de très normal, mais voilà que la Reine lui souhaitera de vivre jeune toujours. Et c’est ce qu’il fera : il traversera les siècles, voyageant et changeant de sexe et de statut sans sourciller. Il ira en Turquie et dans d’autres contrées ; il discutera avec les poètes de son temps ; il/elle réfléchira sur les rôles des hommes et des femmes ; il/elle écrira un roman-poème pendant cinq siècles avant de l’achever tout à fait ; il courtisera les dames et elle se fera courtiser ; etc, etc.

Il y a des airs de Candide dans Orlando, mais pas seulement. C’est un roman libérateur, un roman-jeu de piste où on peut retrouver un peu tous les styles littéraires, du XVIème siècle au XXème. Outre Candide et les contes moralisateurs du XVIIème, l’on trouvera, en vrac : des exagérations à outrance, des clins d’oeil à Lawrence Sterne et ses adresses au lecteur, de la satire, des parodies de poèmes élizabéthains, des appels à la Nature, des aventures amoureuses « un peu » compliquées… Si vous aimez les parodies, les pastiches et les romans farfelus (mais pas trop), ce livre est pour vous!

Je disais qu’au niveau du style, Orlando était assez différent des autres ouvrages de Virginia Woolf. Ce n’est pas faux, mais c’était volontaire : ce roman-là, elle ne l’a pas pris au sérieux et elle l’a écrit comme un jeu, en hommage à sa chère amie Vita Sackville-West (dont j’ai un peu parlé ici). D’ailleurs, le premier titre fut Orlando-Vita… Après publication, Mrs Woolf se sentait plus honteuse d’Orlando qu’autre chose et n’en redevint fière que face au succès retentissant du livre.
Mais je m’éloigne de ce que je voulais dire… Style différent donc, mais par contre la démarche est sensiblement la même, peut-être même poussée plus avant! Il me semble que la « signature » de Woolf, c’est son intérêt pour la pensée fluctuante. Ici encore, elle tente de reproduire les mouvements entre action et méditation, entre vie extérieure et vie intérieure.

Elle se rappela de ses exigences de jeune homme: une femme doit être docile, chaste, parfumée et mise à ravir. « Désormais je vais devoir payer de ma propre personne pour satisfaire ces exigence », songea-t-elle, « car les femmes ne sont pas de manière innée (si j’en juge d’après ma courte expérience du beau sexe) dociles, chastes, parfumées et mises à ravir. Elles n’atteignent à ces grâces, qui sont pour elles l’unique clé ouvrant les joies de l’existence qu’en s’astreignant à la plus fastidieuse discipline. Il faut se faire coiffer », songea-t-elle, « et, à elle seule, l’opération me prendra une heure tous les matins ; il faut se regarder dans la glace : encore une heure ; se corseter et se lacer ; se laver et se poudrer ; il faut quitter la soie pour la dentelle, et puis la dentelle pour le pou-de-soie ; il faut être chaste tous les jours de l’année… » A cette idée, elle agita le pied dans un mouvement d’humeur, ce qui eut pour effet de découvrir un tant soit peu son mollet. Un marin qui, du haut du mât, se trouvait à regarder dans cette direction, sursauta si violemment qu’il perdit pied et ne réussit à se sauver qu’à la dernière extrémité. « si la vue de mes chevilles signe l’arrêt de mort d’un brave type qui a sans doute femme et enfants, je me dois en toute humanité de les garder couvertes », pensa Orlando.

C’était:

Virginia Woolf, Orlando
Publié pour la première fois le 11 octobre 1928 par la Hogarth Press.